NO FILE Béni Lévy in memoriam | eric-marty.fr

Au-delà de la limpidité de son titre (Etre juif), le livre de Benny Lévy est un livre difficile, mais ce serait mal le lire que de croire qu’il a été écrit dans une langue étrangère. Il s’adresse à nous du début jusqu’à la fin parce qu’il vient de quelqu’un qui est l’un de nous. Le propos est triple : un traité apologétique du Retour (à Israël), un traité polémique contre la spiritualité européenne, un traité de la question du Mal. Ce triple propos se noue autour d’une violente et cathartique dispute avec le Maître, Emmanuel Levinas, dont l’heureuse et dialectique issue justifie le sous-titre, «étude lévinassienne».

L’apologie du Retour possède plusieurs scénarios qui vont de l’épuisement du questionnement européen à la violence de l’appel, en passant par la résistance même à cet appel : ces scénarios sont brièvement exposés par Benny Lévy, car tous les trois convergent vers un même noeud historial, Auschwitz, où s’est radicalisée à l’extrême la nécessité du Retour en confirmant définitivement l’impossibilité factuelle pour le juif d’échapper à son être juif. Moment historial au double sens qu’il fut fin du monde (fin de ce monde pour les juifs) et qu’il s’inscrit dans l’histoire proprement juive du monde, telles les destructions des deux Temples de Jérusalem, et qu’il ouvre alors à une autre histoire que la nôtre (européenne), une histoire immobile.

Le traité polémique avec la spiritualité européenne prend précisément pour point de départ la lecture d’Auschwitz qui, comme événement, ouvre à deux possibilités : celle du Retour donc, mais, aussi, celle de l’effacement définitif par l’enrôlement de sa victime juive sous le costume de «l’Homme» universel, et dont les deux sergents recruteurs sont, au début du livre, François Mauriac, consolant avec la croix le petit Elie Wiesel au sortir de la Shoah en 1945, et, à la fin du livre, Michel Deguy, déclarant, dans un livre récent : «Ce qui est insensé, c’est ce que les Allemands nous ont fait, à nous les hommes.»

Telles sont les deux bornes qui soutiennent le cheminement d’un dialogue fiévreux avec Emmanuel Levinas. Partant de Sartre et de la définition du juif comme être-jeté dans la situation juive, Lévy montre, avec Levinas, l’échec du juif qui tente de fuir sa situation en se voulant homme. Sa chance est de ne pas y parvenir, car cet échec, l’échec de cette fuite, est la seule possibilité de retourner la malédiction antisémite en bénédiction juive, où l’être-juif exulte du donné dont il est l’émanation et où, au travers de cette pure passivité, il acquiesce à ce qu’il est, c’est-à-dire se choisit, ou encore répond à l’élection et en assume la responsabilité. Benny Lévy ouvre alors violemment son livre à une empoignade spirituelle avec le Maître mort. Poussant à l’extrême le sens de certaines citations, il reproche d’abord à Levinas de faire de l’être-juif une situation simplement humaine, au sens d’une humanité en général alors que si l’être-juif est une réponse, c’est une réponse à une humanité «non quelconque» ; ensuite, Benny Lévy voit dans la catégorie lévinassienne du «il y a», une forme d’athéisme ou de nihilisme qui s’atteste dans l’approbation qu’en a faite Maurice Blanchot ; enfin, selon lui, Levinas a tort dans sa lecture d’Auschwitz, autour de la question du Mal, en ne trouvant que dans la question d’Autrui la possibilité d’une percée du Bien et surtout dans la caution ambiguë qu’il semble donner à la question rebattue du silence de Dieu. Pourtant, la controverse s’achève sur un ultime cran de vérité où Levinas dispense le bon message : le Mal absolu ne saurait être le fait de l’ennemi : Israël n’a pu être exterminé et, de même, cet ennemi n’a pu être davantage la cause (involontaire) de sa survie. Le Bien et le Mal sont des catégories qui échappent à l’ennemi, elles sont des catégories qui ne peuvent appartenir qu’à l’être-juif qui, en ce sens, alors est responsable ­ métaphysiquement ­ de tout de ce qui lui arrive. L’être-juif est lui-même du début jusqu’à la fin. Pourquoi alors avoir fustigé le Maître si violemment si c’est pour en faire l’ultime dépositaire de la vérité ? D’abord pour l’arracher à la spiritualité judéo-chrétienne ­ le rendre plus pur ­, et aussi parce que la parole haute de Levinas ne trouve sa limpidité que brûlée par la flamme que projette sur lui le disciple ardent.

Le livre de Benny Lévy est un livre bref et beau. Il a la fulgurance de certains grands textes de Louis Althusser : la factualité (juive) comme origine indépassable, la praxis ­ le rituel ­ comme authentification de cet originaire, l’Agir comme retournement de la passivité, le nominalisme (le juif est juif) comme antihumanisme qui ouvre à un véritable réel sans lequel penser n’est qu’une supercherie. Cette beauté a ses ombres et ses obscurités. Un antichristianisme qui doit tant au christianisme (Pascal), une vision fort sombre de l’Europe qui doit tant à l’Europe (Sartre, Althusser, Foucault…), une tendance à stigmatiser (la figure du traître, du coupable…) qui cède à des modèles du passé politique pourtant violemment abjuré. D’une certaine manière affirmer l’être-juif, c’est affirmer une dette supérieure à toutes celles d’ici-bas. Ces dettes d’ici-bas, la mort de Benny Lévy, comme toute mort, les a effacées. Il nous suffit alors de prendre ses dettes à notre compte et de le lire désormais avec la générosité dont elles nous auront pourvues.